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Winnie et Nelson réunis à jamais




J’ai vu Winnie Mandela une seule fois de ma vie. C’était, si ma mémoire est bonne, en 1998, lors de la visite officielle du président Henri Konan Bédié en Afrique du Sud que j’avais couverte. Nous étions au Cap et, après son entretien avec le président Mandela, le président Bédié devait prononcer un discours devant le Parlement sud-africain.




Et parmi les parlementaires, il y avait Winnie Mandela. Nelson Mandela est aussi venu, peu de temps après, à pied depuis son Palais présidentiel qui était le bâtiment voisin, écouter le président Bédié. Je regardais les deux, Winnie et Nelson, en pensant à ce graffiti que j’avais vu à Soweto, lors de l’un de mes premiers séjours en Afrique du Sud, peu de temps avant la libération de Mandela. Il était écrit sur un mur : « free Nelson, hang Winnie ». « Libérez Nelson, pendez Winnie ».

C’était au moment de l’affaire Stompie Seipei Moketsi. À cette époque, Winnie entretenait une équipe de football que l’on accusait d’être une sorte de milice à sa solde, et qui aurait commis des crimes sur tous ceux qui étaient soupçonnés d’être de connivence avec le pouvoir blanc. Le garde du corps de Winnie Mandela l’avait accusée de lui avoir ordonné de tuer le jeune Stompie, âgé de 14 ans, et qui était accusé d’être un espion du gouvernement.

L’affaire avait totalement divisé la communauté noire entre pro et anti Winnie. À cette époque, lorsque l’on vous faisait visiter Soweto, vous aviez accès à la maison de Mandela, celle qu’il avait avant d’aller en prison et qui est aujourd’hui un musée, et l’autre, luxueuse que Winnie avait fait construire dans un quartier chic de Soweto. On l’accusait d’être trop radicale, de corruption, et même d’adultère.

La « mère de la nation », comme on appelait Winnie, était tombée de son piédestal. Ce titre, elle l’avait pourtant amplement mérité. Nelson Mandela, le leader de l’African National Congress (ANC) est arrêté en 1962, peu de temps après son mariage avec Winnie. Et celle-ci va véritablement porter le combat et le faire connaître à l’extérieur, en subissant les pires exactions et humiliations de la part du pouvoir blanc.

Elle est plusieurs fois arrêtée ou assignée à résidence, et n’est autorisée à voir son mari que deux fois par an, tous les six mois. On peut dire que c’est vraiment elle qui a fait de Nelson Mandela l’icône qu’il était devenu avant même sa sortie de prison.

Elle est donc à son bras lorsqu’il sort de prison en 1990. Mais, très rapidement, il apparaît que quelque chose s’est cassé dans le couple, même si Nelson soutient Winnie lorsque celle-ci est condamnée pour enlèvement et complicité dans le meurtre du jeune Stompie Moketsi.

En 1992, Mandela annonce sa séparation de Winnie et le divorce est prononcé en 1996. Nelson Mandela s’est, par la suite, remarié avec Graça Machel, la veuve de l’ancien président du Mozambique, Samora Machel.

Winnie participe au premier gouvernement de Nelson Mandela lorsque celui-ci devient président, mais elle en sort onze mois plus tard, lorsqu’elle est accusée de corruption. Mais elle reste très populaire auprès de la base du fait de son discours très radical et de sa dénonciation de ce qu’elle considère comme des compromissions de la part de son ancien mari. Elle lui reproche même d’avoir accepté de partager le prix Nobel de la paix avec Frederick de Klerk, celui qui avait mis fin à l’apartheid.

En 2013, elle avait déclaré ceci : « l’année prochaine, nous irons aux élections mais je ne sais pas ce que nous, en tant qu’ANC, pourrons dire au peuple. Nous avons un bilan qui nous enlèvera toute crédibilité. Quand je pense au degré de corruption dans nos rangs, au nombre de nos cadres aussi incompétents que voleurs. Ce qui se passe contredit totalement ce pourquoi nous nous sommes battus. Maintenant, notre combat porte sur le nombre de voitures au garage et l’épaisseur de notre portefeuille d’actions dans l’industrie minière. »

Winnie a rejoint Nelson Mandela dans l’au-delà, lundi dernier. Nelson est parti le 5 décembre 2013, au moment où nous nous apprêtions à commémorer les 20 ans du décès de Félix Houphouët-Boigny. Il n’avait rien laissé comme part d’héritage à Winnie. Vont-ils se réconcilier maintenant que la mort les a réunis ?

Pour leur part, les Sud-Africains noirs ont largement pardonné à Winnie, la « mère de la nation ». Il est difficile de mener le combat contre l’apartheid et même contre toutes les formes d’injustice sans parfois se salir les mains. Peut-on aussi reprocher à une jeune femme séparée de son mari pendant 27 ans d’avoir parfois trébuché ? Il ne nous appartient pas de juger.

Retenons, pour finir, de Winnie qu’elle fut incontestablement une grande combattante de la liberté des Noirs d’Afrique du Sud, une image que l’on n’oubliera pas de sitôt, même si peut-être aucune statue ne lui sera dressée comme ce fut le cas de Mandela.

Venance Konan




Source : fratmat
 
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